Amazon Flex

Amazon Flex, l’algorithme qui fait vivre un enfer à 4 millions de livreurs de colis

Un logiciel contrôle l’activité de millions de sous-traitants du leader du commerce en ligne. Il les pousse à des cadences infernales au péril de leur vie pour répondre aux exigences des 200 millions d’abonnés Prime : être livrés en 24 heures. Et l’algorithme peut leur enlever leur tâche d’un simple mail automatique.

C’est un véritable tyran. Flex est l’algorithme d’Amazon en contrôle de l’ubérisation de la livraison. Le géant du e-commerce use d’ailleurs des mêmes arguments qu’Uber : « Soyez votre patron, livrez quand vous voulez, où vous voulez », ou encore « Utilisez votre propre véhicule pour livrer des colis pour Amazon afin de gagner de l’argent et vous rapprocher de vos buts.  »

À nouveau, le rêve entrepreneurial serait à portée d’une application mobile. Ils sont 2,9 millions aux États-Unis où Flex a été lancé en 2015, et le phénomène s’étend, il y aurait 4 millions de comptes en tout, selon l’agence Bloomberg, à répondre aux exigences des 200 millions d’abonnés Prime : être livrés en 24 heures. Y compris en France grâce au statut d’autoentrepreneur.

Les chauffeurs VTC qui se sont retrouvés en mal de clients pendant la crise sanitaire se sont logiquement reportés sur Flex. Le nombre de téléchargements de l’application a ainsi augmenté de 21 % sur la période. Légalement, pour avoir droit de livrer des marchandises, il faut une capacité, délivrée à la suite d’une formation payante, mais de ça, Amazon se lave les mains.

De plus en plus, les colis floqués du sourire de la marque sont livrés par des indépendants pilotés par l’algorithme Flex, qui coûtent bien moins cher à la multinationale que ses prestataires originaux, La Poste en tête, ou que les livreurs salariés, à qui il faut fournir véhicule et formation.

Une paie ridicule en définitive

Une journée commence tôt, car les premiers arrivés pourront choisir leur lot de colis à distribuer, par zone géographique. Le rendez-vous se fait aux centres de distribution. Il y en a une grosse dizaine en Île-de-France, qui reçoivent chaque nuit, par camions en provenance des énormes entrepôts du groupe, environ 50 000 colis chacun, à distribuer le lendemain. Des files de voitures et de camionnettes de location attendent d’être chargées. Amazon promet entre 15 et 20 euros de l’heure, mais cela n’a pas vraiment de sens.

La paie se calcule au nombre de colis à livrer et à la distance parcourue, en brut, évidemment. Au livreur de payer son éventuelle assurance, son véhicule et les frais afférents. Flex se moque aussi du poids des paquets. Chacun se voit attribuer entre 80 et 200 boîtes. Aux États-Unis, certains témoignent avoir eu jusqu’à 400 colis à livrer en une journée. Cela implique des cadences infernales et des prises de risques – au volant comme à pied – de la part des livreurs pour répondre aux exigences de l’algorithme. Ensuite, il faut suivre les instructions de celui-ci à la lettre. Et un nouveau défi commence.

En France, le système de guidage inclus semble complètement inopérant. « C’est le GPS le plus nul qui existe : il t’invente des routes, te fait passer en sens interdit, la flèche qui nous guide ne suit même pas le GPS… Quelle perte de temps ! Le pire, c’est qu’on doit utiliser notre propre téléphone et payer notre forfait Internet », témoigne un chauffeur. « Chaque jour, un nouveau problème. Pour commencer, le GPS a presque quinze secondes de retard, ne pointe jamais la bonne direction, a des problèmes à localiser chaque entrée dans un bâtiment… Ensuite, le choix des points d’arrêt est catastrophique, les entreprises qui ferment à 17 heures apparaissent souvent en dernier point de livraison dans la course », enchaîne un autre.

Aux États-Unis, Flex se révèle un danger public. « Parfois, on doit livrer six colis d’un côté de la rue et sept de l’autre côté », explique l’un d’eux au site Motherbord, sauf que, de l’autre côté, c’est une autoroute à 4 voies, et qu’il faut la traverser à pied pour ne pas contrarier l’algorithme. « Maintenant, quand je dois traverser ce genre d’autoroute, je préfère me garer sur le terre-plein central », poursuit-il. Résultat, le nombre d’accidents mortels de livreurs et chauffeurs en véhicule léger a doublé, depuis 2011, aux États-Unis, selon les statistiques du ministère du Travail (Department of Labour), en en faisant l’un des métiers les plus dangereux. Une autre étude du Strategic Organizing Center, regroupant quatre gros syndicats états-uniens, pointe qu’il est deux fois plus dangereux d’être livreur pour Amazon Flex que pour UPS. On retrouve d’ailleurs cette proportion dans les entrepôts où il y a 50 % de blessures en plus chez Amazon qu’ailleurs.

Flex, véritable Big Brother

Malgré les risques, il faut suivre l’algorithme qui a désormais le pouvoir de licencier les livreurs ou plutôt de mettre fin par mail à leur contrat de prestation. Car Flex surveille tout : l’heure d’arrivée du livreur à l’entrepôt de distribution, si le parcours de livraison s’est fait dans les temps, si le livreur a pris des pauses, suivi l’itinéraire prévu ou fait des détours…

L’algorithme brasse des masses de données grâce auxquelles il attribue constamment des notes aux livreurs. Celles-ci déterminent qui reçoit les meilleurs lots de colis à distribuer et qui est déconnecté. « Nous avons beaucoup investi dans la technologie et les ressources pour offrir aux chauffeurs une visibilité sur leur statut et leur éligibilité à continuer à livrer », assure Amazon.

Sauf que Bloomberg a recueilli, par exemple, le témoignage d’une livreuse du Texas, qui, après avoir livré plus de 8 000 colis pour Amazon sans le moindre problème, s’est vue déconnectée du jour au lendemain à cause d’un pneu crevé. Les chauffeurs se retrouvent ainsi suspendus à leurs mails, où ils reçoivent la sentence de l’algorithme. Contester la décision de Flex et exiger un regard humain sur son dossier coûte 200 dollars.

Jeudi 29 Juillet 2021

Pierric Marissal

L’Humanité

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